« Délivre-nous de la guerre ».
« Le monde est devenu fou ! ». Voilà la phrase qui retentit souvent dans nos échanges. La guerre et ses conséquences sinistres dépassent l’entendement. L’homme contemporain, si bien informé des sciences et des événements, reste perplexe devant l’ampleur de la violence mondiale avec un certain sentiment d’impuissance.
La paix en soi
« Le changement que tu veux pour le monde commence à le vivre en toi-même ; la paix que tu désires pour le monde cherche-la au plus profond de ton âme. » Saint Séraphin de Sarov (+1833), contemporain de Karl Marx en Russie, enseignait : « Trouve la paix en toi et des centaines de personnes la découvriront auprès de toi ».
En ce temps de Carême, nous avons à demander au Seigneur Jésus, Prince de la Paix, la grâce de la Paix, don du Ressuscité qui a traversé les ténèbres de la souffrance et de la mort : « Je vous laisse ma paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14,27). Il ne s’agit pas d’une paix « consensus » ou « pacte de non-agression » mais de la plénitude de « l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné » (Rm 5,5).
Mettre de l’ordre
Saint Augustin (+430) aimait à définir la paix comme « la tranquillité dans l’ordre », ce qui suppose une mise en ordre de notre vie, en accordant la première place au Seigneur Jésus, source et but de notre existence, pour l’aimer de tout notre cœur et pour aimer notre prochain comme nous-mêmes. Dans le premier livre de la Bible, la Genèse, la création apparaît comme une organisation du cosmos. Dieu « sépare pour unir » selon la juste formule de Jacques Maritain, philosophe catholique. Pour créer le monde selon sa volonté, Dieu sépare le ciel et la terre, les mers et les continents, de manière à confier la suite de la création à l’humanité, symbolisée par Adam et Ève. En ce sens, Dieu nous confie la paix. La paix reste avant tout une grâce mais elle demeure aussi une tâche à accomplir, un art : « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9).
La messe, sacrement de la paix
Au cours de la messe, après le Notre Père, le prêtre prie l’embolisme pour demander la paix et la délivrance du mal et du malin : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ; par ta miséricorde, libère-nous du péché, rassure-nous devant les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets et l'avènement de Jésus Christ, notre Sauveur. Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles ».
La messe, sacrement du mystère pascal, rend présente la force du Christ ressuscité sur les puissances de mort, tout en accordant la victoire de la paix : « Seigneur Jésus Christ, tu as dit à tes Apôtres : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église ; pour que ta volonté s’accomplisse, donne-lui toujours cette paix, et conduis-la vers l'unité parfaite, toi qui règnes pour les siècles des siècles. Amen ». La transformation profonde du monde passe par l’amour du Christ célébré dans le sacrement de l’eucharistie.
C’est la Communion au Corps et au Sang du Christ, au cœur de l’assemblée de fidèles, que les croyants vivent la devise de l’Action catholique : « Regarder, discerner, transformer ». Dans la lumière de la charité, les disciples de Jésus revoient les événements en Église, en communauté, dans l’intelligence collective. Ils contemplent l’histoire avec les yeux de Dieu. Les baptisés célébrants de la messe reçoivent le discernement sur ce qui est à faire ou à éviter. Par la force de l’Esprit Saint donné par le Père, ils accomplissent les actions voulues par Dieu pour transformer du dedans les relations humaines dans le sens de la justice et de la paix.
Le chrétien rayonne la bénédiction et non la malédiction, la bienveillance et non la médisance ou la calomnie. Il importe de dire du bien des autres personnes, cultures ou religions au lieu de se contenter de fixer des étiquettes sur autrui ou de répandre des préjugés.
La famille, l’école et la paix
La haine comme l’amour se transmettent dans la famille et à l’école par l’étude de l’histoire. Ce que l’enfant entend dans sa famille au sujet d’autres populations reste enregistré comme une bombe à retardement. La connaissance et l’interprétation de l’histoire des civilisations éveille le respect, le mépris ou la haine selon la relecture faite des événements. L’étude et la découverte d’autres pays peuvent contribuer à la paix. Il suffit d’avoir un ami d’une autre religion ou d’une autre région pour que l’avis sur ces catégories de personnes décriées présentées comme cause de malheur change en chance de bonheur.
L’art et la paix
Les œuvres d’art contribuent à la paix : la peinture peut rappeler l’horreur de la guerre et la torture comme dans les tableaux de Goya (1828), elle fait entrevoir la possibilité d’un monde nouveau, pétri de douceur et de symbolisme comme l’œuvre de Benn au service de l’éducation à la paix en lien avec l’UNESCO.
Le peintre russe, Benn (+1989), a représenté le Psaume 85 « Justice et paix s’embrassent ». La justice monte de la terre et la paix descend du ciel, à l’image de deux oiseaux qui se rencontrent à la verticale. Pas de paix sans justice. La justice consiste à donner à chacun son dû. La paix qui en résulte dépasse les calculs pour devenir plénitude.
La poésie qui naît des profondeurs du silence apporte des mots magiques qui dévoilent l’invisible dans sa pureté et annoncent le futur par sa puissance évocatrice.
La musique reprise sur les cinq continents ainsi que le sport peuvent favoriser l’amitié et la réconciliation entre les peuples.
Défaite de l’humanité
Le pape Léon XIV prêche « une paix désarmée et désarmante » en remplacement de la course aux armements et aux menaces violentes de la haine. Le pape François (+2025) a proclamé à la face du monde que « l’on ne gagne pas la guerre, on ne gagne que la paix ». Comment parler de victoire après des milliers de morts et de blessés, des jeunes handicapés sans jambes ni bras, d’innombrables victimes innocentes, des maisons détruites … Le saint Pape Jean-Paul II (+2005) avait affirmé que « la guerre était toujours une défaite de l’humanité ».
Le Catéchisme de l’Église Catholique s’oppose au grand commerce des armes et à la course aux armements cité comme solution aux conflits : « La course aux armements n’assure pas la paix. Loin d’éliminer les causes de guerre, elle risque de les aggraver. La dépense de richesses fabuleuses dans la préparation d’armes toujours nouvelles empêche de porter remède aux populations indigentes ; elle entrave le développement des peuples. Le surarmement multiplie les raisons de conflits et augmente le risque de contagion ». CEC n° 2315.
Rapports de domination
D’où viennent les guerres ? Dieu oriente notre recherche nous conduisant au cœur de l’homme, compliqué et malade, assoiffé de domination et de possessions. « La racine de tous les maux est l’amour de l’argent » (1 Tim 6,10), écrit saint Paul à Timothée.
Le philosophe allemand Jürgen Habermas qui vient de partir de ce monde a relevé avec justesse l’incapacité des systèmes libéral et marxiste à dépasser les relations de domination. Des millions de personnes ont subi la mort dans le but de vaincre les rapports de domination des forts sur les faibles. Pourtant le changement des systèmes n’a pas engendré la paix.
Conversion du cœur
Jésus appelle à la conversion. Dieu donne un cœur nouveau et une mentalité nouvelle à ceux qui mettent leur confiance en sa Parole : « Ils forgeront leurs glaives en socs et leurs lances en serpes. On ne lèvera pas le glaive nation contre nation et on n’apprendra plus la guerre » (Is 2,4). Dans la vie spirituelle comme dans la chimie, rien ne disparaît, tout se transforme : les dépenses en armes de destruction massive seront investies dans la nourriture et l’éducation ; le temps passé à préparer la mort sera consacré à l’intelligence du bien commun et du bien-être des plus faibles et vulnérables.
Le saint Pape Paul VI (+ 1978) voyait dans la misère l’une des causes des révolutions ; c’est pourquoi avait-il déclaré : « Le développement est le nouveau nom de la paix ». Lors d’une assemblée des Nations unies le 4 octobre 1965, le Pape Paul VI avait lancé un appel à la paix : « Jamais plus les uns contre les autres, jamais, plus jamais ! Plus jamais la guerre, plus jamais la guerre ! ».
La légitime défense
Tant il est vrai que les arguments classiques dans le droit pour légitimer la guerre se trouvent inadaptés à la puissance des armes nouvelles sans commune mesure avec l’armement des siècles précédents. Voici les quatre arguments invoqués pour une « légitime défense » : « 1. Le dommage causé par l’agresseur doit être clairement établi, significatif et durable. 2. Que tous les autres moyens de mettre fin au conflit ou de revenir en arrière se soient avérés inefficaces. Que toutes les options pacifiques pour trouver une issue au conflit aient été épuisées. 3. Les conséquences de la défense armée ne doivent pas être pires que les dommages causés par l’agresseur. Ici, les épouvantables conséquences des armes de destruction massive doivent être prises en considération. 4. La défense doit avoir une chance réaliste de succès ».
L’Église à la suite de Jésus ne propose pas de solution technique. Pourtant, l’Église est loin d’être naïve. Jour après jour, année après année, siècles après siècle, les chrétiens gardent dans leur mémoire les événements du monde et de la communauté des croyants. Ils les relisent et leur donnent un sens à la lumière de la Parole de Dieu et de la Providence divine. Les dictateurs passent, les théories sociales et politiques à la mode passent. Les chrétiens sont appelés à faire du neuf et de l’ancien (Mt 13, 52) au service de la dignité de toute personne humaine.
Ni libéralisme ni marxisme
L’Église dénonce l’absence de liberté et la violence personnelle ou institutionnelle. Dans sa doctrine sociale, l’Église parle par la voix des encycliques papales condamne le libéralisme : « le pot de fer contre le pot de grès » ; « le renard libre dans le poulailler libre ». L’Église défend la liberté personnelle et le bien commun face aux systèmes matérialistes et dictatoriaux que l’histoire du XXe siècle a malheureusement connus.
Lignes de fracture
En imitant l’exemple du Christ Jésus, les chrétiens se placent sur les lignes de fracture de la société afin de créer des ponts là où les hommes élèvent des murs. Saint Paul décrit la victoire de la paix obtenue par Jésus en réconciliant les Juifs et les païens, les riches et les pauvres, les hommes et les femmes, les malades et les bien-portants, les analphabètes et les gens cultivés, les pécheurs publics et les assoiffés de Dieu ... Le Christ Jésus a uni en sa personne l’humanité déchirée, en créant un seul Homme Nouveau, un seul Corps par la Croix, en sa personne il a effacé la haine (cf. Eph 2, 14-16). C’est ainsi que les chrétiens continuent de subir persécution et martyre à cause de leur foi et de leur engagement pour la paix.
Le bienheureux frère dominicain, évêque d’Oran, Pierre Claverie O.P. est mort en Algérie le 1er août 1996, en compagnie de son chauffeur musulman, Mohamed, en consacrant sa vie au dialogue des chrétiens et des musulmans. Pendant de longues années de son enfance et de sa jeunesse, Pierre Claverie avait vécu dans « la bulle coloniale ». La guerre d’Algérie l’a réveillé. Il s’est investi dans l’apprentissage de la langue arabe en partageant le quotidien des Algériens. Béatifié, il brille dans la mémoire de l’Église comme un artisan de paix par le dialogue, bien au-delà de la tolérance, mot qu’il n’appréciait pas, lui semblant ne pas correspondre aux besoins des populations. C’est ainsi qu’il est devenu très proche des Algériens qu’il aimait.
Paul Valéry (1945), écrivain, avait formulé comme ceci les affrontements belliqueux : « La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent, mais ne se massacrent pas. »
Diplomatie
Que fait l’Église pour la paix ? À l’exemple du Christ Jésus, les chrétiens partout dans le monde et le Saint-Siège au Vatican annoncent la bonne nouvelle de la paix donnée par le Christ ressuscité. L’Église n’a pas d’armées, elle agit sur les mentalités et l’opinion publique s’adressant aux consciences des hommes de bonne volonté. Le Saint-Siège déploie un important labeur diplomatique pour parvenir à la paix par l’enseignement et la rencontre. Experte en humanité, connaissant bien l’histoire des cultures des différents pays et régions, l’Église prend la parole dans les institutions internationales comme l’ONU, l’UNESCO, la FAO, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR).
L’apport des philosophes
La diplomatie et le dialogue peuvent éviter les affrontements meurtriers. Non sans raison, la philosophe Hannah Arendt (+1975) pensait que « la violence commence là où le dialogue s’arrête ». L’ONU s’avère impuissante pour régler les conflits internationaux.
L’apport des philosophes doit être pris en considération dans la recherche de chemins nouveaux pour la paix. Pour le philosophe catholique Jacques Maritain, ambassadeur de France près le Saint-Siège après la Deuxième Guerre mondiale, il faut dépasser le principe de la souveraineté étatique comme base des relations internationales afin de dépendre des peuples plus que des États. Il proposait la formation d’« un conseil consultatif supranational », un conseil de sages qui serait composé de membres élus au niveau mondial parmi les plus expérimentés dans les sciences morales et juridiques, et dont l’indépendance serait garantie .
Le Catéchisme de l’Église Catholique promulgué par le saint Pape Jean-Paul II prend la défense des prisonniers de guerre souvent torturés ou affamés : « Il faut respecter et traiter avec humanité les non-combattants, les soldats blessés et les prisonniers. » (CEC n°2313).
Guerres préventives
La cardinal Pierre Parolin, Secrétaire de l’État du Vatican, a récemment mis en garde les décideurs politiques à l’égard des guerres préventives qui risquent d’enflammer le monde. L’Église a toujours soutenu le droit à la légitime défense dans le cadre des conditions juridiques. Les guerres préventives sortent du droit international et elles se prêtent à de grands abus de pouvoir, la puissance militaire et économique prennent alors la place du droit international, ouvrant la voie à la loi de la jungle et de l’anarchie .
Bombe atomique
Il convient de rappeler que ce sont les États-Unis qui ont jeté par deux fois la bombe atomique sur le Japon en 1945, sur les villes d’Hiroshima et Nagasaki. Ce sont les États-Unis qui ont menti lors de l’invasion de l’Irak en invoquant l’existence d’armes chimiques jamais trouvées sur place.
Le Pape Benoît XVI (+2013) a mis en garde les États qui possèdent la bombe atomique : « Dans une guerre nucléaire il n’y aurait pas des vainqueurs, mais seulement des victimes » .
Guerre mondiale
« Toutes les guerres modernes aboutissent finalement à des guerres mondiales », disait Robert Jackson (+1954), magistrat qui a participé aux procès de Nuremberg après le nazisme. Le Pape François a parlé de guerre mondiale « par morceaux ».
Détresse spirituelle des victimes
Il convient aussi de penser à la détresse spirituelle des victimes de la guerre au moment de rendre leur dernier souffle, dans des souffrances physiques et dans une grande solitude, souvent avec un sentiment d’injustice. Ceux qui déclenchent les guerres auront à rendre des comptes devant le Juge éternel.
Sacré-Cœur de Jésus
Nombreux sont les catholiques qui ont traversé les guerres en priant le Sacré-Cœur de Jésus, en portant dans la poche de leur veste une image du Sacré-Cœur. Du Cœur transpercé de Jésus ont jailli l’eau et le sang, figures des sacrements du baptême et de l’eucharistie. Du côté de Jésus, Nouvel Adam, est née l’Église, Nouvelle Ève. « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). Saint Jean évangéliste a transmis cet événement tragique qui donne le Salut : « Venus à Jésus, quand les soldats virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté, et il sortit aussitôt du sang et de l’eau » (Jn 19, 33-34). « Le Christ Jésus par sa mort a vaincu la mort, aux morts il donne la vie », chantent les chrétiens à Pâques. Nous sommes nés d’un cadavre. La sainte dépouille mortelle de Jésus n’a pas connu la corruption. Dans la nuit pascale, Jésus est sorti vivant, glorieux, du tombeau. Le tombeau est devenu le berceau du Premier-né d’entre les morts (cf. Col 1,18), prémices d’une multitude de frères (cf. Rm 8,29) qui croiront en lui.
La mort, la violence et la guerre n’ont pas eu le dernier mot. Les disciples de Jésus ne sont pas tournés vers les cimetières mais vers le retour du Christ à la fin de l’histoire. Par le baptême, nous sommes déjà ressuscités (cf. Col 2,12), enseigne saint Paul. Dans la lumière de la résurrection du Christ qui nous partage sa victoire, les chrétiens viennent du futur déjà commencé mais pas encore accompli.
Reine de la paix
En cette fête solennelle de l’Annonciation, confions à l’intercession de la Vierge Marie, restée debout près de la Croix de son Fils, toutes les victimes de la guerre, et notamment celles qui arrivent au terme de leur vie terrestre sans préparation spirituelle, dans le désespoir, l’angoisse et la culpabilité. « Sainte Marie, Mère de Dieu, prie pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen. »