Conférence à l’UCM (Tananarive), le 18 février 2025. Journée d’étude sur la corruption.
Problématique
Pourquoi la corruption continue-t-elle de se répandre de manière systémique et tentaculaire à Madagascar ? Pourquoi la majorité de la population marquée par la pauvreté se sent-elle impuissante face aux pratiques de pots-de-vin ? Comment se fait-il que les valeurs malgaches d’harmonie, de respect et de solidarité comme fihavavana et raiamandreny ne transforment-elles pas les relations humaines, économiques et politiques ? Que font les religions et en particulier les Églises catholique et protestante pour y remédier ?
Madagascar vue du point de vue de Dieu
« D’où parles-tu ? » En commençant mon exposé, il convient de préciser le point de départ de ma réflexion qui sera le mystère chrétien de Dieu et la doctrine sociale de l’Église.
Chrétien, prêtre, frère dominicain, enseignant à l’UCM depuis une dizaine d’années, je partirai du regard de Dieu sur Madagascar à la lumière de la Bible révélée.
Dieu aime et défend la dignité de toute personne humaine comme le montre le choix de Moïse, libérateur des esclaves en Égypte. Dieu choisit des personnes faibles et pauvres à l’instar de David, la Vierge Marie, les apôtres, pour manifester sa justice et ses merveilles. Le mystère pascal de Jésus le Christ annonce le retournement social voulu par Dieu : « Le Seigneur renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles », proclame Marie dans son Magnificat (cf. Lc 1,52). En chantant les Psaumes, les chrétiens manifestent la volonté de Dieu : « Le Seigneur rend justice aux opprimés, il protège l’étranger, il soutient la veuve et l’orphelin » (Ps 146, 7-9).
La doctrine sociale de l’Église choisit son point de départ non pas dans la puissance financière ou politique mais dans la personne du pauvre et du vulnérable.
La théologie n’est pas éthérée, perdue dans l’azur, la science théologique aborde les questions et les problèmes de l’humanité du point de vue de Dieu, à partir des pauvres ; non pas parce qu’ils seraient meilleurs que les riches, mais parce qu’ils en ont davantage nécessité que les puissants pour survivre et se défendre.
La doctrine sociale de l’Église comprend six grands principes fondamentaux que je vais maintenant présenter en lien avec la corruption : la dignité humaine, le bien commun, le principe de subsidiarité, la participation, la destination universelle des biens et la solidarité.
1) La dignité humaine
Créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, la personne humaine reçoit une dignité sacrée, universelle, absolue, égale, intrinsèque, inaliénable, intangible, infinie, inviolable. La personne humaine n’est pas un moyen mais une finalité. L’homme est la seule créature voulue par Dieu pour elle-même.
Ce ne sont pas les lois ou les pouvoirs politiques qui donnent la dignité à la personne mais le Créateur, origine et finalité, alpha et oméga de l’humanité.
La corruption comme violence faite à la personne et comme cause d’appauvrissement général porte atteinte à la dignité de la personne. La corruption représente une défaite pour le pays .
2) Le bien commun
Le saint pape Paul VI plaidait pour le développement intégral de tout homme et de tous les hommes.
L’Église enseigne le bien commun alors que les politiques utilisent souvent l’expression intérêt général. Les mots apportent du sens et des relations. Bien n’est pas l’équivalent d’intérêt ; commun est bien autre chose que général.
Il arrive que le concept d’intérêt général soit utilisé au profit des groupes de pression ou pour justifier des dommages collatéraux de choix économiques ou politiques, à la manière du proverbe français invoqué pour excuser des accidents de travail ou l’expropriation des terres : « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».
La définition du bien commun mérite l’effort de l’approfondir. Sa complexité apparente sauvegarde la liberté et la dimension sociale de la personne : « Le bien commun est l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ».
Le mot commun renvoie à communauté. Il est contraire au bien commun que de travailler uniquement pour son intérêt individuel, familial, ethnique ou idéologique.
Les rivalités ethniques et le corporatisme qui peuvent exister aussi dans la vie ecclésiale et dans les congrégations religieuses vont à l’encontre du bien commun des Malgaches tous porteurs de la même dignité.
La corruption se nourrit du désir de domination, de jalousie et même de sorcellerie. De beaux projets de développement sont ainsi voués à l’échec au détriment du bien commun.
Il ne suffit pas de changer les structures ou les personnes au pouvoir pour passer de l’exploitation et de l’autocratisme au bien commun. Le bien commun exige conversion, changement de mentalités et de manière d’agir. « Le poisson commence à pourrir par la tête », dit un proverbe chinois. Tout part des idées pour aboutir aux actes, bons ou mauvais. Les idées vont jusqu’au bout d’elles-mêmes. C’est pourquoi il importe d’avoir une vision de l’homme et de la vie sociale qui soit dans la lumière, la vérité et l’amour des personnes et du pays, sous peine de tomber dans le « sauve qui peut », « chacun pour soi ».
3) Le principe de subsidiarité
Dieu créateur a créé l’homme « co-créateur » avec lui. L’éthique chrétienne met en valeur la responsabilité et l’autonomie de la personne. Le principe de subsidiarité consiste à octroyer la responsabilité nécessaire pour gérer les problèmes au plus petit niveau d’autorité et de compétences . Il ne s’agit pas d’une simple délégation mais d’un droit qui part de la base des entreprises. La délégation « part d’en haut », la subsidiarité « part d’en bas »
Le mot subsidiarité vient du latin subsidium qui exprime l’aide ou le soutien. Le supérieur hiérarchique ne se débarrasse pas d’un problème par délégation mais il veille à soutenir le subalterne dans le souci de l’aider à réussir en mettant en œuvre ses connaissances et en développant son potentiel.
Ce principe de subsidiarité met un frein à l’autoritarisme et aux abus de pouvoir. En ce sens, c’est un moyen important dans la lutte contre la corruption.
L’Église à travers l’éducation dispensée dans les paroisses, les écoles et les universités est appelée à mettre en lumière le principe de subsidiarité comme source d’autonomie et du sens de la responsabilité. Cela implique un changement de paradigme : passer d’une éducation fondée sur l’obéissance à une éthique de la responsabilité. À ce propos, je peux citer la réflexion de l’Église allemande après le nazisme, Hitler et les camps d’extermination. Les chrétiens, catholiques et protestants, se sont demandés : comment se fait-il que nous ayons obéi à des commandements assassins ? Les valeurs de l’éducation aspirent à rendre les personnes libres dans le discernement et responsables dans les actions. Il peut y avoir un devoir sain et saint de désobéissance.
4) La participation
Le Synode, que l’Église catholique vient de vivre, a mis les fidèles sur le chemin de la participation à la lumière de la fraternité baptismale : marcher ensemble, discerner en commun, décider ensemble, devenir leaders dans un leadership communautaire.
Parmi les propositions pédagogiques pratiques susceptibles d’écarter la corruption figure la culture du projet.
Les véritables révolutions durables débutent dès les bancs des écoles. Quand les troncs des arbres durcissent dans le temps, il s’avère difficile de changer leur orientation. En revanche, lorsqu’un arbre commence à pousser tendrement, un tuteur peut l’orienter, surtout si l’arbre grandit auprès d’autres arbres ; ils se stimulent ensemble pour atteindre la lumière. L’éducation s’accomplit en communauté dès l’enfance, en famille, à l’école, en catéchèse, à l’université.
Des pays interdisent le développement des églises et de l’enseignement scolaire catholique. Madagascar compte sur des millions de fidèles, catholiques et protestants, dans les églises et dans les établissements scolaires.
L’Église a la possibilité d’influencer le changement social dans le sens de l’Évangile. C’est pourquoi, je propose d’inclure la culture du projet dans la catéchèse des paroisses et des écoles : écrire ensemble un projet pour répondre à des besoins avec les moyens disponibles ; planifier les tâches et prévoir un calendrier ; réaliser le projet et en faire une évaluation pour apprendre des échecs et des réussites.
C’est ainsi que les enfants développent leurs personnalités par le travail en commun, la confiance en soi, le respect des autres, le sens de la responsabilité et de la relecture des événements, le leadership … Les grands joueurs de football devenus millionnaires ont commencé leur entraînement enfants. « C’est en forgeant que l’on devient forgeron », dit le proverbe. C’est en menant à bien des projets communs que l’on écarte la corruption, en favorisant le renouvellement des élites.
5) La destination universelle des biens
Dieu a créé la Terre pour tous. Qui est propriétaire de la Terre ? Pour les croyants, le propriétaire c’est Dieu.
La propriété privée repose sur le travail accompli et sur la bonne gestion mais elle n’est ni sacrée ni absolue. Le saint pape Jean-Paul II enseigne dans son encyclique sur le travail humain Laborem exercens du 14 septembre 1981 que le capital est au service du travail et que la propriété privée ne se justifie qu’au service du travail : « On ne peut pas posséder pour posséder », écrit-il.
La corruption grandit parfois chez des responsables politiques de par le sentiment d’être propriétaires du pays.
Le droit à la vie et à se nourrir des biens de la terre prime sur le droit à la propriété privée, en cas de danger grave. Il ne s’agit pas d’un encouragement au vol mais du respect du don de Dieu.
6) La solidarité
Les citoyens forment ensemble le corps social. Saint Paul compare l’Église à un Corps dont le Christ est la Tête et les baptisés ses membres. C’est ainsi que nous dépendons tous les uns des autres.
En Afrique du Sud, la valeur Ubuntu rappelle à chacun l’interdépendance : « Je suis parce que nous sommes ».
Ce qui paraît impossible du point de vue individuel devient possible ensemble. Un homme tout seul qui lutterait contre la corruption risque d’être écrasé par les puissants et abandonné par ses proches : « Chacun de nous peut faire beaucoup, surtout s’il ne reste pas seul ».
Le combat contre la corruption passe par la solidarité à tous les niveaux : corruption sur les routes, corruption pour obtenir des passeports, des permis de construire ou de conduire, corruption qui porte atteinte à l’écologie, corruption fiscale …
À propos de la spéculation financière, l’Église dénonce la macro-délinquance financière qui met en danger l’économie des familles et des pays, « cannibalisme économique » qui dévore l’argent des pauvres. Le contournement fiscal, les paradis fiscaux, le blanchiment d’argent « sale » (drogue, vols, mafias …) font partie de la corruption à grande échelle, profitant des vides juridiques, de l’absence de contrôles et du pouvoir politique ou militaire.
En résumé, la corruption représente un esclavage ou une servitude volontaire par complicité. C’est la liberté qui se trouve mise en cause. Il vaut la peine d’y résister pour garder son intégrité personnelle et sociale.