La double miséricorde offerte à Matthieu
Essayons de nous imaginer la suite de la scène que nous venons d’entendre. Chez saint Matthieu, il n’y a pas un moment précis de l’appel des Douze ; au chapitre suivant, on apprend qu’ils sont Douze, et ils sont nommés. Cela ressemble plutôt à une constitution progressive. Toujours est-il que, quand Matthieu est appelé à rejoindre ce groupe, il doit sûrement déjà y avoir quelques disciples qui pérégrinent avec Jésus. Alors imaginons la suite de l’histoire, lorsque tout le monde quitte la maison où ils sont réunis, que le tumulte du repas se disperse et qu’il ne reste que le petit nombre des disciples autour de leur maître. Malgré la belle parole de Jésus à propos de la miséricorde, il faut un peu de temps à un œil pour changer, il faut parfois un peu de temps au cœur pour se convertir. Quelle a été la réaction des autres disciples vis-à-vis de Matthieu ? Certains ont pu penser que c’est un traître à la nation, un collaborateur ; pas seulement d’un point de vue politique, il participe à asservir le peuple de Dieu par des taxes d’un envahisseur, il est marqué par une souillure. Nous ne savons rien de ses idées personnelles, mais sa fonction le place dans un tel rejet de la part des autres.
L’arrivée de Matthieu dans la bande pose de suite la question de l’intégration au groupe. Mais surtout, elle est une mise en application directe de la miséricorde que vient de prêcher Jésus. Les premiers qui la vivent, ce sont les disciples, sans explication du maître, un genre de travail pratique qui suit la théorie, des exercices à faire à la maison après la leçon. Cet exercice consiste à regarder Matthieu comme Jésus le voit. Le maître a vu plus que les disciples, qui doivent maintenant ajuster leurs yeux et leurs cœurs par la miséricorde.
Cet appel de Matthieu nous renvoie certainement au nôtre, mais il nous renvoie aussi à nos difficultés de miséricorde, à nos propres duretés, à nos volontés de garder l’autre enfermé dans une impureté, un péché.
Jésus ne diminue en rien la faute, il ne relativise pas le péché, il parle bien de malades qui ont besoin de médecin, mais comme il est le médecin, il vient donner de ce fait un espoir de guérison. Être publicain, même si on l’est pour de bonnes raisons (nourrir sa famille, par exemple), n’est plus une fatalité.
Ce que les disciples ont dû apprendre concrètement auprès de Matthieu, Paul le formulera plus tard pour les communautés chrétiennes : « Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. »
Qui ai-je encore laissé derrière sa table de collecteurs, plutôt que de l’inviter à la maison avec les autres disciples autour du maître ?