Quel est le premier mot de la foi ? Cela peut paraître paradoxal, mais le premier mot de la foi est « quitte ». Tout commence par un appel à quitter, à se dépouiller, à sortir de sa zone connue de confort pour recevoir le don de Dieu, promis et inconnu. Le Seigneur dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai » (Gn 12,1). Abram partit sans savoir où il arriverait.
Les mages présentés par saint Matthieu l’évangéliste n’étaient pas juifs mais ils ont partagé la même expérience qu’Abraham, le père des croyants. Ils ont quitté leur pays d’origine, probablement l’Arabie ou la Perse, pour atteindre Jérusalem. Ils n’étaient pas rois mais scientifiques, savants et hommes religieux.
Notre naissance du sein maternel a exigé un passage, une sortie vers la vie et la lumière. Toute existence humaine comporte des passages, des « pâques » et des exodes.
En célébrant mon Jubilé de profession dominicaine, cinquante ans, je rends grâce à Dieu pour son appel et pour sa fidélité. Pour devenir dominicain au couvent de Toulouse, j’ai quitté l’Espagne où j’ai reçu la foi évangélique dans un contexte marqué par la dictature politique. Ma génération a abandonné la pratique religieuse en masse. Le modèle proposé par l’Église ne répondait plus aux problèmes et aux questions posées par la jeunesse des années 70. Le pays basque enracinée dans la foi catholique souffrait du manque de liberté et de la violence institutionnelle. Certains y ont répondu par la lutte armée, souvent portée par un rêve idéaliste d’une société sans domination des riches sur les pauvres, des puissants sur les faibles. Dans ces années-là, en France comme en Espagne, le marxisme faisait figure de pensée scientifique et libératrice. Il n’est pas aisé de résister aux philosophies contemporaines. Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud, les maîtres du soupçon, ont façonné les esprits. Les saints Papes comme Paul VI et Jean-Paul II ont tenu bon dans la contradiction et la douleur.
Chaque génération est appelée à répondre à l’appel de Dieu dans la contradiction intellectuelle ambiante. Les mages de cette fête de l’Épiphanie se sont heurtés aussi à la ruse et à la cruauté du roi Hérode qui n’avait pas hésité à exécuter ses propres fils. L’aventure de ces mages peut illuminer nos cheminements personnels. Ils étaient des scientifiques passionnés, se posant des questions sur le sens et le pourquoi de la vie. Ils étaient religieux à la recherche du vrai Dieu. Pour eux, le Ciel n’était pas vide. Dans le firmament, une étoile, l’étoile du roi des Juifs qui venait de naître, les a guidés. Leurs connaissances scientifiques étaient nécessaires mais non suffisantes. Pour bien interpréter le sens de l’étoile il leur fallait la révélation. Ce sont les scribes et les grands prêtres qui vont rappeler la prophétie de Michée. C’est de Bethléem que doit sortir le chef d’Israël. La naissance de Jésus accomplit l’oracle de Balaam : « Un astre issu de Jacob devient chef » (Nb 24,17).
Ces mages avancent sur deux jambes : la science et la révélation, la raison et la foi. Ils ne marchent pas seuls, en électrons libres, ils étaient trois selon la représentation de cette scène qui remonte au début du deuxième siècle, dans les catacombes romaines de Sainte Priscille. La tradition leur a donné les noms de Melchior, blanc ; Gaspar, jaune, et Balthasar, noire ; manière de symboliser toute l’humanité. En Espagne, chaque enfant choisit un roi mage de manière définitive pour lui écrire chaque année en lui demandant des cadeaux à recevoir en la fête de l’Épiphanie le 6 janvier. Mon roi était Gaspar. Peut-être ce choix annonçait-il déjà mon attrait pour les civilisations asiatiques et leurs religions de l’intériorité.
Au XIIIe siècle, dans l’Ordre dominicain, saint Albert le Grand, le maître de saint Thomas d’Aquin, scientifique et théologien, aimait à présenter la vocation dominicaine comme « la recherche de la vérité dans un doux compagnonnage ». La recherche de la volonté de Dieu s’accomplit dans la communion fraternelle. Dieu se plaît à donner le discernement au cœur de l’amitié. Je pense ici au père Lagrange quand il cherchait sa vocation religieuse. Un ami l’a conduit au couvent des Dominicains de Marseille. C’est là que le futur fondateur de l’École biblique de Jérusalem, a eu des grâces mystiques en priant devant la statue de la Vierge du Rosaire. Peu de jours après, il recevait l’habit dominicain de lumière, au couvent royal de Saint-Maximin, des mains du futur bienheureux père Cormier.
C’est au cœur de l’Église qui est à La Réunion que je célèbre mon Jubilé, en priant pour les vocations réunionnaises. Je ne peux pas imaginer que Dieu n’appelle pas des jeunes réunionnais à devenir des disciples de Jésus dans les sacrements du baptême, de la Confirmation et de l’eucharistie. Je suis sûr que Dieu appelle des jeunes réunionnais à devenir prêtres, religieux et religieuses. Qu’est-ce qui les empêche de faire le premier pas, de quitter l’espace connu, de sortir de la zone de sécurité et de confort, pour parvenir à la vie heureuse de Jésus-Christ ? Qu’est-ce qui les empêche de renaître à vingt ans ? Probablement la peur qui paralyse, la crainte d’échouer, le mimétisme culturel qui fait des êtres uniques de simples photocopies et des mentalités sans originalité, nourries par des algorithmes. Qu’il est facile et tentant de se laisser porter par la vague de la société matérialiste et agnostique !
Jeune réunionnais, à qui veux-tu donner tes forces, ta vie ? Pour qui veux-tu te lever chaque matin ? Mets-toi en route comme les mages. N’aies pas honte s’il t’aie arrivé de reculer devant des obstacles. Pense au père Lataste, apôtre des prisons, qui avait fait un pas en arrière en découvrant la misère des femmes détenues dans une malodorante prison de force, à Cadillac, près de Bordeaux. Poussé par l’Esprit Saint, il s’était repris pour dire à ces femmes condamnées et tristes : « Mes chères sœurs ». Si tu as fui l’appel de Dieu à aimer, reprends-toi. Les mages avaient ouvert leurs coffrets pour offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Chacun est appelé aujourd’hui à ouvrir son cœur à Jésus pour lui offrir le plus beau des cadeaux, son amour et le don de sa vie pour toujours.
La fête de l’Épiphanie met en lumière la manifestation de Jésus à toutes les nations symbolisées par les mages. Par la foi en Jésus, tous les hommes peuvent participer à la promesse faite à Abraham, au même héritage, et au même Corps, l’Église.
En ce Jubilé de profession, je remercie le Seigneur pour toutes les grâces reçues, pour tous les gestes d’amitié, de fraternité et de soutien qui ont vivifié mon parcours de foi depuis l’Espagne, en passant par la France, l’océan Indien, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique. Je garde dans ma prière cette foule immense d’hommes, de femmes et d’enfants qui m’ont aidé à croire en Dieu et à aimer la condition humaine.
L’Église, experte en humanité, transmet une sagesse capable de combler les cœurs et les esprits. La pédagogie divine unit la connaissance et l’amour : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » (Ps 85,11). Comment ne pas exprimer ma gratitude pour la formation reçue dans l’Église et dans l’Ordre des prêcheurs ? Il y a des connaissances objectives scientifiques et académiques. Des maîtres ont réjoui ma vie d’étudiant. Je ne cite ici que quelques-uns qui sont déjà partis vers le Seigneur ; en philosophie, Michel Henry, puissance spéculative et attentif à l’autre ; en théologie, le frère Yves Congar, le frère Edward Schillebeeckx et Olivier Clément, laïc orthodoxe. La formation dominicaine enracine l’étude dans la vie communautaire de manière à plonger la recherche dans la charité fraternelle qui guérit et la transmission de la sagesse dans des dialogues interpersonnels. J’aimerais citer ici le frère Dominique Dubarle, mathématicien et philosophe, qui disait : « Ne pas faire certaines expériences est une expérience unique, que celui qui les fait ne fera jamais ». Ne pas faire certaines expériences peut être une bonne et grande expérience. Le frère Ceslas Courtet, professeur de philosophie, me partageait un jour lors d’une promenade dans le couvent de Toulouse : « Manu, les idées vont jusqu’au bout d’elles-mêmes, ne laisse jamais passer une idée derrière toi, elle te poignardera ». Ces phrases représentent une sorte d’apophtegmes des Pères du désert, pépites d’or, reçues comme un bel héritage dans la famille spirituelle de saint Dominique.
Arrivés à la grotte de Bethléem, les mages se sont prosternés devant l’Enfant et sa Mère. Entrons dans l’adoration eucharistique, épiphanie où Dieu vient se manifester dans le partage de son Corps et de son Sang, pour notre Salut.