Du ventre à l’âme
Lorsqu’un nourrisson a faim, ce sont de véritables cris de douleur qu’il pousse. Cela lui fait terriblement mal : cette sensation de manque est une torture, bien plus que pour nous. D’autant que nous avons appris à rationaliser cette sensation, nous savons comment y remédier ; lui ne le sait pas encore, ce qui le plonge dans un désarroi encore plus grand.
S’alimenter, pour les êtres humains, ne consiste pas uniquement à ingérer des calories. Nous ne mangeons pas comme les bêtes : nos repas se font à heures fixes, les plats suivent un ordre établi, et nous avons des conversations. Manger chacun dans son coin nous déshumanise. La table et les comportements qu’elle induit ressemble bien à une liturgie. Manger est, pour l’être humain, un moyen de nourrir sa vie — pas seulement biologique, mais sa vie dans son ensemble. Se nourrir est une véritable incorporation : c’est faire entrer de l’extérieur à l’intérieur. Un malade qui retrouve l’appétit a bel et bien l’impression de revivre, de recréer l’unité entre sa chair et son esprit que la maladie avait dissocié. Le plaisir gustatif et les personnes qui l’entourent participent directement de cette expérience.
Ainsi, ce qui nous pousse à manger, à l’instar des cris du nourrisson, c’est notre faim. Cette sensation peut altérer nos jugements, nous rendre irritables, et nous force à chercher de la nourriture. « Il n’est rien si pressant que le besoin. » écrivait Jean de la Fontaine. La faim nous fait désirer, plus que tout : manger, restaurer nos forces. Elle polarise tous nos désirs et voudrait parfois nous faire tout engloutir.
Mais nous n’avons pas faim que de nourriture. Tout comme la soif, cette sensation physique nous permet de saisir les désirs les plus profonds de notre âme. La grande douleur de la vie humaine, c’est que regarder et manger soient deux opérations différentes. « L’homme cherche à manger la beauté », dit Simone Weil. Ne dit-on pas que l’on peut dévorer des yeux ?
Alors, le Seigneur Dieu, connaissant sa créature, répond à ce désir dans l’institution de l’Eucharistie. Il nous donne l’opportunité de manger ce que nos yeux cherchent : de manger la beauté même. Et cette beauté, c’est le Christ. C’est la manière la plus sûre, la plus profonde et la plus efficace qu’il choisit pour s’incorporer à nous.
Le mystère de l’Eucharistie est la parfaite continuité de celui de l’Incarnation. Le Fils est venu dans la chair humaine afin de s’incarner dans notre chair à chacun, personnellement. La finalité — osons le dire — touche jusqu’à notre corps, nos ventres, pour atteindre notre âme, c’est-à-dire tout notre être.
En cette nuit de la sainte Cène reprenons la mesure de ce que nous recevons lorsque nous nous avançons devant l’autel. Une habitude de communion fréquente a peut-être ramolli notre ferveur. « Celui qui reçoit ce sacrement avec dévotion reçoit son effet ; mais celui qui le reçoit sans dévotion en reçoit le signe seulement », dit saint Thomas Aquin.
Alors, peut-être faut-il raviver notre faim. « Ce n’est pas le manque de nourriture, mais le manque d’appétit qui fait la pauvreté. », disait Montaigne. Ai-je faim de la chair du Fils de Dieu ? En ai-je faim au point de laisser mon âme hurler comme un nourrisson lorsqu’elle en est privée ? Sur le chemin de la messe, mon âme se tord-elle d’attente, suppliant qu’enfin ce pain venu du ciel la délivre de sa faim ?
Si le Très-Haut a imaginé ce moyen pour nous rejoindre au plus profond de notre être, nous ne devons ni le négliger ni en diminuer le sens. La matérialité de ce pain lui sert réellement à entrer en nous. Toutes nos expériences spirituelles, même les plus élevées, passent par notre corps. Le Seigneur ne renie pas son œuvre : il n’y a pas, d’un côté, l’esprit, et de l’autre, la chair. Il y a leur union, qui fait notre nature. Et l’Eucharistie nous plonge au cœur de cette union.
Autrement dit, ce sacrement nous humanise radicalement. En mangeant, nous faisons entrer en nous ce qui nous est extérieur. Mais dans l’Eucharistie, ce mouvement atteint une profondeur unique : nous recevons en nous le Christ lui-même, pour que toute notre vie en soit transformée. Aucune autre réalité ici-bas ne manifeste avec autant de force l’unité de notre être. Ce qui passe par le corps rejoint directement l’âme. Et ici, il ne s’agit pas d’une image : c’est une réalité.
Les autres nourritures soutiennent d’abord le corps et, par surcroît, peuvent réjouir le cœur ou nourrir l’esprit. Mais dans l’Eucharistie, tout est ordonné à une communion plus profonde : entrer dans la vie même du Christ. C’est un cœur à cœur, réalisé par un corps à corps. Dieu veut être en nous. Et il veut que nous soyons en lui. Il se donne comme nourriture pour abolir toute distance.
Lui en nous, et nous en lui.
Et peut-être, au fond, tout se joue là. Sommes-nous encore capables d’avoir faim comme un nourrisson ? D’avoir assez faim pour crier, pour désirer, pour attendre ? Car le nourrisson ne triche pas. Il ne compose pas avec sa faim. Il ne la cache pas. Il crie — parce qu’il a besoin de vivre. Et nous ? Avons-nous encore cette faim-là devant Dieu ? Ou bien avons-nous appris à la faire taire ?
Ce soir, le Christ se donne comme nourriture. Non pas pour ceux qui n’ont plus faim, mais pour ceux qui acceptent de manquer. Alors demandons cette grâce :
retrouver une âme qui a faim, une âme qui attend, une âme qui ose crier vers Dieu. Car celui qui a vraiment faim ne repart jamais sans être nourri.